Bibliophilie
Imbroglio surréaliste
L’achat du « Manifeste du surréalisme » par le Musée des lettres et manuscrits, situé à Paris, suscite la colère de certains professionnels
Le Journal des Arts - n° 283 - 6 juin 2008
Convoité par la Bibliothèque Doucet à Paris, le manuscrit du Manifeste du surréalisme a été emporté par le Musée des lettres et manuscrits, le 21 mai chez Sotheby’s, à Paris, au prix record de 3,6 millions d’euros. L’État n’a pas usé de son droit de préemption. Face à ce ratage, les professionnels des musées et du marché sont inquiets de voir ce sommet de la littérature entrer dans le giron d’un fonds spéculatif.
PARIS - Le prix record de 3,6 millions d’euros déboursé le 21 mai chez Sotheby’s, à Paris, par le Musée des lettres et manuscrits, à Paris, pour les manuscrits du Manifeste du surréalisme, de Poisson soluble et de sept cahiers d’écriture automatique ne fait pas que des heureux.
Déjà dépositaire des manuscrits d’Arcane 17 et de L’Amour Fou, la Bibliothèque Doucet, à Paris, rêvait d’ajouter le Manifeste à son tableau de chasse. Misant sur un montant de 1,5 million d’euros environ, celle-ci avait trouvé un mécène pour une fraction de cette somme, le Fonds du patrimoine ayant, lui, consenti à intervenir à hauteur de 700 000 euros. À la veille de la vente, des bruits ont même couru que le milliardaire Bernard Arnault tenterait d’acquérir l’ensemble pour l’offrir à l’État, information démentie depuis par Jean-Paul Claverie, responsable du mécénat chez LVMH.
Intérêt patrimonial
La « faculté de réunion » des deux manuscrits et des cahiers d’écriture a certes joué en défaveur de la bibliothèque. L’absence de demande de certificat de sortie du territoire ne permettait pas non plus de classer le manuscrit comme trésor national. Mais la direction des Musées de France (DMF) a-t-elle réellement mis en œuvre les moyens nécessaires pour garder l’ensemble dans le giron public ? « Même en l’absence de demande de certificat d’exportation, la loi Aillagon du 1er août 2003 permet désormais à l’État de déclarer à tout moment une œuvre comme étant d’intérêt national. Ce statut permet alors à une entreprise mécène de bénéficier de la réduction d’impôt sur les sociétés de 90 % », affirme Guillaume Cerutti, président de Sotheby’s France. L’État aurait pu préempter l’œuvre, la classer immédiatement au titre d’œuvre d’intérêt patrimonial majeur, le temps de trouver un mécène. D’après Bruno Saunier, adjoint au chef du département des collections à la DMF, « le classement comme œuvre d’intérêt patrimonial majeur n’aurait pas empêché la vente, et l’instruction du dossier avec le ministère des Finances aurait été long et compliqué. Par ailleurs, soit on préempte, soit on interdit de sortie, mais pas les deux conjointement ». Rien n’interdit pourtant juridiquement ce double usage. Encore faut-il un brin d’imagination, d’audace ou tout simplement de volontarisme. « Nous ne pouvions préempter, car cela suppose un règlement dans les quinze jours, or la somme n’était pas réunie », défend Bruno Saunier. Il n’est toutefois pas impossible que la maison de ventes eût consenti à des délais de paiement plus longs que d’habitude pour permettre à l’État de trouver un mécène. Autre hypothèse, les autorités publiques auraient pu classer d’office l’ensemble au titre de monument historique. Il est enfin étrange que la cellule mécénat de la DMF n’ait pas été réquisitionnée en renfort, alors que l’annonce de la vente a été faite dès le mois de janvier (lire le JdA no 274, 1er février 2008, p. 36).
« Pseudo-musée »
La Bibliothèque Doucet n’est pas seule à être restée sur sa faim. Enchérisseur pour le Manifeste à hauteur de 1,7 million d’euros, le libraire parisien Jean-Claude Vrain ne décolère pas que cet ensemble ait atterri au Musée des lettres et manuscrits, partenaire d’un fonds de placement en autographes baptisé « Aristophil ». « Ce pseudo-musée est pour moi une officine à travers laquelle certains spéculent sur les autographes. Le site Internet d’Aristophil annonce ainsi que la progression annuelle de la valeur des autographes de Napoléon est de 9,61 %, celle de Victor Hugo à 9,92 %. C’est scandaleux. Cela ne peut mener qu’à la banqueroute, affirme le libraire. Rappelons-nous de l’exemple du collectionneur Percy Barnevik. Lorsque celui-ci s’est mis sur le marché des incunables en achetant massivement, il a changé les prix. Le jour où il a tout revendu, les prix ont chuté de 20 à 50 %. Ce prétendu musée fausse le marché. »
Fondateur d’Aristophil et du Musée des lettres et manuscrits, Gérard Lhéritier s’étonne de la vindicte : « La personne qui a acheté une lettre de Lincoln à 3,4 millions de dollars a-t-elle faussé le marché ? Qui peut le dire ? » Il précise que l’ensemble a été acheté en indivision par le musée et plusieurs investisseurs soutenant les fonds d’Aristophil. Le Musée expose actuellement le manuscrit et compte l’intégrer en décembre dans une exposition portant sur Saint-Germain-des-Prés et le surréalisme. « Le manuscrit va rester une dizaine d’années dans le musée, je n’imagine pas le revendre avant, déclare Gérard Lhéritier. Les indivisaires peuvent, eux, se retirer et revendre leurs parts à tout moment. » Un commentaire qui fait dire à Jean-Claude Vrain : « Breton cherchait l’or du temps. S’il voyait que le manuscrit a été acheté à la découpe par des spéculateurs, il se retournerait dans sa tombe.
Azimi Roxana