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Dans ses nus, Otto Dix dresse le portrait d’une république de Weimar libérée mais déjà menacée

L'Oeil - n° 599 - Février 2008

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De corps desséchés en ventres graisseux, de vierges en veuves, de prostituées en femmes enceintes, Otto Dix amorce une vertigineuse galerie de portraits féminins au sortir de la guerre. Reflet d’une société gangrenée, le nu y est examiné avec une acuité clinique sans craindre la laideur.

L’après-guerre
Ainsi en va-t-il des Trois Femmes peintes en 1926 dans les alcôves d’un salon. Dix y bâtit une composition et un décor en apparence académiques, qu’occupent pleinement les trois figures féminines. Le trait y est outrancier, mais d’un vérisme féroce. Décharnées, obèses, animales, ventre tendu ou flasque, rien n’est épargné à la brune, à la blonde et à la rousse : ni les poils sombres, ni la couperose, ni la perruque vacillante ou les veinules pourpres courant sous la peau. Ni surtout le théâtre grotesque des postures.
Atteinte à la représentation de la femme ou portrait d’une féminité radicalement altérée, la scène s’éloigne malgré tout de la seule caricature. Vulnérables et pathétiques, les trois corps sont aussi tristes chairs et tristes promesses de plaisirs. La grosse femme à l’arrière-plan est peinte dans sa laideur autant que dans la sombre fixité de son regard. Une chose est sûre : après la guerre, plus question d’harmonie, d’équilibre ou de corps glorieux. Dix, en témoin lucide, peint le réel précisément où ça fait mal. Il n’est plus besoin, ou si peu, de le parodier.

L’érotico-mystique Berber
Weimar est alors une république qui gronde et s’enivre. « Pourquoi devrions-nous être plus stables que notre monnaie ? » chante-t-elle. On se déguise, on danse, on convulse. Dans les cabarets, les bordels ou les salons. Première femme à danser nue en Allemagne, Anita Berber (1871-1928) est l’un de ces sulfureux personnages dont les pratiques corporelles dynamitèrent tabous et conventions de la représentation bourgeoise, bien avant que Valeska Gert ou Mary Wigman ne s’engouffrent dans la brèche scandaleuse et développent à leur tour une pratique insoumise et explosive de la danse.
En 1925, lorsque Otto Dix peint Berber à Berlin, elle a cinquante-quatre ans. Celle qui se définit
elle-même comme danseuse érotico-mystique a déjà décisivement fréquenté les milieux expressionnistes et s’est produite sur les scènes de cabaret les plus populaires de la métropole. Elle est danseuse, poète, actrice chez Fritz Lang ou Richard Oswald, aime les hommes, les femmes et, par-dessus tout, les stupéfiants. Masque blafard, boucles rousses, lèvres vermillon, robe sanglante, rideaux écarlates, Dix dresse le portrait frontal d’un érotisme morbide et flamboyant d’une icône qui nomma ses performances scéniques Martyrs, Esclaves, Morphine ou Syphilis. Le portrait d’une époque toute en tensions. Libérée et déjà menacée.

Manou Farine

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