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L'Oeil - n° 601 - Avril 2008
Si devenir collectionneur a un coût, cela permet à des personnes fortunées d’acheter rapidement une crédibilité sociale. Et pour les néophytes, pas d’inquiétude : des conseillers s’occupent de tout...
Steve Cohen, le collectionneur de trophées
Une expression traverse la planète art contemporain : on est collectionneur d’art ou collectionneur de trophées. Steve Cohen appartient à la seconde catégorie. Si le « top collectionneur », celui qui occupe la première place du classement d’Art Review depuis plusieurs années, est le milliardaire François Pinault, laissant derrière lui le publicitaire britannique et hyper médiatique Charles Saatchi, les nababs de l’immobilier comme le Californien Eli Broad ou les époux Rubell de Miami, Steve Cohen a quant à lui une trajectoire fulgurante. Une comète ? Qui peut dire si ce goût pour l’art sera durable. Il lui a permis de rentrer dans certains conseils d’administration de musées américains et d’obtenir une crédibilité sociale que sa fortune estimée à plus de 6 milliards de dollars ne lui avait pas complètement apportée !
« L’art le meilleur est le plus cher »
Le vernis social donné par l’art est un adoubement terriblement efficace. Eli Broad, le mogul (magnat de la presse) californien ne se prive pas pour le dire : « Beaucoup de gens ne s’intéressent à l’art contemporain que pour le cachet social. » Le dernier « truc » à la mode étant d’ouvrir sa fondation ou son propre espace. C’est le Los Angeles County Museum of Art qui hérite de la Fondation de Broad, sur un plan de Renzo Piano, dont les 56 millions de dollars de facture ont été réglés rubis sur l’ongle par le milliardaire.
Depuis 2003, Steve Cohen fait plutôt parler de lui dans les salles des ventes, consacrant 20 % de ses revenus à des achats conseillés par les galeristes Gagosian et Acquavella. C’est ainsi lui qui a acquis auprès de Charles Saatchi le requin de Damien Hirst (en photo) pour la bagatelle de 8 millions de dollars et payé une ruineuse restauration (garantie satisfait ou remboursé sur 200 ans par l’artiste lui-même). « Je suis de la génération des Dents de la mer. Je savais que c’était LA pièce des années 1990 », donne-t-il comme argument décisif au New York Times.
Celui qui n’a commencé sa collection qu’en 2000 enchaîne depuis les records en millions de dollars, achetant pêle-mêle Monet, Manet, Pollock, Warhol et Lichtenstein. Un peu pigeon ? Avec de tels conseillers, on peut en douter. En tout cas, il a adopté l’équation résumée par Tobias Meyer, personnage clé de Sotheby’s : « L’art le meilleur est le plus cher. » Cohen, personnage discret, s’offre une campagne médiatique efficace et glamour. Pas le temps d’installer son goût, une tradition familiale, le magnat est un homme pressé, la retraite et le temps de courir les foires ne sont pas pour tout de suite.
Faut-il miser sur l’art contemporain français ?
Pour un collectionneur américain, la question de l’art français ne se pose même pas. On dira avec provocation que l’art français n’existe pas pour lui. Invisible sur le marché international, sans espoir de plus-value, la création hexagonale n’est pas assez chère pour tenter les mégacollectionneurs, hormis quelques électrons libres comme Blake Byrne ou Hubert Newmann.
Le cercle est vicieux, et l’on en connaît la mécanique. Si les galeries alignaient leurs prix sur les standards anglo-saxons, les collectionneurs français ne suivraient plus. Car au-delà de 100 000 euros, ils jouent aux abonnés absents, du moins pour les artistes du cru. L’art français attend toujours son Saatchi.
Fuir les galeries françaises pour exister à l’international
Faute de collectionneurs français assez fortunés ou stratèges, l’artiste Français reste moins cher. Ainsi en ventes publiques, le record pour Fabrice Hyber, détenteur d’un Lion d’or à la Biennale de Venise en 1997, stagne à 156 894 euros. En comparaison, Thomas Scheibitz, un artiste de sept ans son cadet, ordonnateur du pavillon allemand à la Biennale de Venise en 2005, a décroché l’année suivante le record de 307 200 dollars. Inutile de préciser qu’il n’est ici nullement question de qualité ou d’intérêt de l’art français.
Voilà quelques années, Tatiana Trouvé remarquait, lors d’une exposition chez Bischoff/Weiss à Londres, que les prix de ses œuvres correspondaient à ceux d’un artiste débutant dans la galerie. Pas étonnant aujourd’hui de la voir adopter une stratégie plus offensive. L’artiste, auréolée de son prix Marcel Duchamp, travaille désormais avec trois galeries importantes, Johann König à Berlin, Emmanuel Perrotin à Miami et Almine Rech à Bruxelles. L’artiste n’étant pas représentée par les antennes parisiennes des enseignes françaises, les prix sont donc logiquement internationaux.
Dernier français en date à entrer dans le cartel international, Adel Abdessemed vient d’intégrer la très puissante galerie new-yorkaise David Zwirner. Comme Tatiana Trouvé, il n’a plus de galeries en France. Un nouveau modèle, dangereux pour les galeries françaises, est-il en train de se mettre en place ?
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