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Mai 68 avant Mai 68

L'Oeil - n° 602 - Mai 2008

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Mai 68 a-t-il été une révolution artistique ? La question est légitime tant l’art et la culture semblent absents des analyses qui pleuvent en cette année anniversaire. Pourtant, quarante ans sont largement suffisants pour mesurer l’influence d’un événement dans la création artistique. Et si l’on cite volontiers les ateliers des Beaux-Arts qui ont conçu et imprimé, avec les Arts-Déco, toutes ces affiches iconiques, c’est pour rappeler tout aussitôt que leur esthétique n’a pas eu de postérité dans les arts plastiques.

Eh bien, si comme le constate notre enquête la réponse est négative, c’est que, tout simplement, tout s’est passé avant. Les multiples mouvements artistiques qui ont éclos en France dans les années 1960 ont anticipé à leur manière la révolution existentielle et la remise en cause de l’autorité de ce printemps 1968. Au début des années 1960, l’Abstraction lyrique porte l’héritage de la peinture en tant que médium privilégié. Elle est l’esthétique dominante de la modernité, elle règne en maître au point de constituer une forme d’académisme, une autorité établie.

Or, c’est précisément sur le terrain du support que se livrent les premières batailles. Dès les années 1960, la contestation de la souveraine peinture est menée par les Nouveaux Réalistes. Arman, César, Villeglé emploient des objets du quotidien, voire des rebuts de la société de consommation, remettant en cause, à la suite de Marcel Duchamp, une tradition multiséculaire. À peine quelques mois plus tard, c’est au tour de Fluxus de sonner la charge des deux côtés de l’Atlantique, en enfourchant un véhicule inédit : le happening. Ici, le combat contre les valeurs esthétiques institutionnalisées emprunte un mode opératoire très dadaïste que les étudiants du Quartier latin érigeront en système : l’agitation, la provocation, la prise de parole en public.
En 1964, la Figuration narrative, elle, ne dénie pas la peinture. Bien au contraire, elle y a recours pour mieux faire passer son message politique anticapitaliste, comme on disait à l’époque. Enfin, seulement quelques mois avant les événements, Buren, Mosset, Parmentier et Toroni annoncent la fin de ce qui fonde l’essence même de l’art : la subjectivité de l’artiste.

Au cours de cette décennie, les artistes ont manifesté, une fois encore, leur capacité à ressentir et à traduire plastiquement les mouvements plus ou moins perceptibles de la société. Et dans une forme de prescience qui est la marque des esprits fins, ils ont su anticiper l’avenir. Au fond, la révolution artistique de Mai 68 s’est déroulée avant Mai 68. De sorte qu’il y a bien un legs dont la part la plus visible est le rejet en France du médium peinture dans l’enseignement des beaux-arts et, au-delà, dans toute la création d’avant-garde.

Castelain Jean-Christophe

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